Au cœur de l’ex-RDA : Carl Zeiss ou l’autre réunification

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avril 23rd, 2013

Category: Documentaires

Carl Zeiss Jena

Carl Zeiss Jena

L’entreprise Zeiss, avec quelques autres, incarnait le savoir-faire industriel et technologique de la RDA, alors des plus imposants. Retour sur une entreprise pragmatique, qui a su rebondir à tous les changements de société allemands.

Le bâtiment qui abrite le siège de Carl Zeiss à Iéna, n’est pas de ceux qui passent inaperçus. Il se dresse sur les hauteurs de la ville, juste au-dessus de l’usine du verrier Schott qui est en quelque sorte sa jumelle. Et même si elle n’est pas un objet d’architecture que l’histoire retiendra, l’entreprise Zeiss est un symbole puisqu’avec quelques autres, elle incarnait le savoir-faire industriel et technologique de la RDA, et son stand à la foire de Leipzig, vitrine de l’industrie de l’Est, était alors des plus imposants.

C’est en 1846 que Carl Zeiss, né en 1816 à Weimar, ingénieur-opticien, crée à Iéna un petit atelier de mécanique et de réparation d’instruments scientifiques. Il se lance très vite dans la fabrication de microscopes et en 1866, il peut fêter la livraison de son 1 000ème appareil. Cette année-là, il fait une rencontre qui changera sa vie, celle d’un jeune ingénieur de 26 ans, Ernst Abbe, natif d’Eisenach, qui apporte à Zeiss (auquel il succédera en 1888) une capacité d’invention, une science des process industriels et une philosophie de management basée sur le respect et la formation des hommes.

Au faîte de sa gloire en 1912

L’entreprise connaît un développement ininterrompu, grâce à des innovations constantes dans les optiques et à la création de nouveaux types de verre. En 1884, Zeiss et Abbe, associé à l’un de leurs amis, Otto Schott, chimiste et spécialiste du verre, créent la société Jenaer Glaswerk Schott und Genossen, aujourd’hui Schott AG, dont le siège est à Mayence. Ce petit groupe de scientifiques et d’ingénieurs éclairés est donc à l’origine de deux entreprises qui existent toujours, mais ils ont eut soin d’organiser la pérennité capitalistique de leur œuvre en plaçant leurs actions dans une fondation, la Carl Zeiss Stiftung, créée par Abbe en 1889, et qui est aujourd’hui encore le seul actionnaire des fondations d’entreprises Carl Zeiss et Schott qui contrôlent les sociétés éponymes. En 1912, l’entreprise Carl Zeiss s’installe dans le centre de Iéna, occupant de grands bâtiments formant un grand carré sur la place centrale. Des fragments de cet édifice ont été préservés jusqu’à aujourd’hui. L’entreprise est alors au faîte de sa gloire et de son rayonnement international.

Une semaine pour quitter Iéna

Le 13 avril 1945, les troupes américaines arrivent à Iéna, après avoir traversé le Rhin le 7 mars. A cette époque, Carl Zeiss est alors dirigé par deux ingénieurs, Heinz Küppenbender et Hugo Schrade, le premier ayant usé de son influence pour faire libérer le second du camp de concentration dans lequel il avait été enfermé en 1944. Pour les militaires américains qui connaissaient très bien la qualité des optiques utilisées par l’armée allemande, être les premiers à Iéna est une chance. Ils savent que cette zone devra être rendue à l’Armée Rouge à la fin du mois de juin, selon les conclusions de la Conférence de Yalta qui s’est tenue en février. Mais les Américains ne peuvent pas démonter les usines ni déménager les machines, ce serait contraire aux accords passés avec les Russes. Puisqu’ils ne peuvent pas s’emparer du hard, ils vont prendre le soft.

Le 18 juin 1945, les dirigeants et ingénieurs de Carl Zeiss sont avertis par les officiers américains qu’ils vont devoir quitter Iéna incessamment avec plans, documents, brevets, et dossiers de toutes sortes qui constituent le cœur du savoir-faire et des connaissances de Carl Zeiss. Et de fait, six jours plus tard, 77 salariés de Zeiss (et 41 de Schott) et leur famille, dirigeants et ingénieurs, quittent Iéna par un convoi de camions et sont regroupés dans un camp de la ville d’Heidenheim, sur la rivière Brenz, dans la zone d’occupation américaine, à la frontière entre la Bavière et le Bade-Wurtemberg. Une petite équipe est restée à Iéna, dont Hugo Schrade, mais Küppenbender est parti avec les Américains.

Il écrit : « J’ai été conduit avec ma famille dans un camp en dehors de Heidenheim, où sont rassemblés environ 1 500 personnes. Personne n’avait l’air de très bien savoir quoi faire de nous. Notre liberté de mouvement était on ne peut plus confinée. Nous n’avions pas le droit de nous éloigner de plus de six kilomètres de notre lieu de résidence sans autorisation des militaires. » En fait l’intention des militaires américains était de reconstruire très rapidement une usine de fabrication d’instruments d’optique à usage militaire. Mais la capitulation du Japon, le 2 septembre 1945, les fait renoncer à ce projet. Cependant, les salariés de Iéna transportés à l ‘ouest insistent pour reprendre une fabrication de verres de lunettes pour la population civile. Après de longues discussions, le gouvernement militaire américain donne son accord le 14 juin 1946 au lancement de cette activité, qui s’installe dans des locaux vides de la ville d’Oberkochen, dans le Bade-Wurtemberg, à 15 kilomètres de Heidenheim.

La fabrication de microscopes commence en 1948

Pendant ce temps à Iéna, les soviétiques, au titre des réparations de guerre, transféraient en URSS l’essentiel des activités et des équipements de Zeiss, ainsi que 274 cadres et scientifiques (entre 1945 et 1948, près de 4 000 entreprises de la zone d’occupation soviétique ont été déménagées vers la Russie), à la grande consternation des Zeissianers d’Oberkochen, dont les rangs s’étaient enrichis de centaines de salariés de Iéna qui avaient fui la zone soviétique. A cette époque, nul n’imaginait en Allemagne que la partition du pays allait durer aussi longtemps et l’espoir demeurait que d’ici quelques années, l’entreprise serait à nouveau unifiée. Le destin allait en décider autrement et progressivement les deux entreprises ont suivi des voies de plus en plus séparées. En 1948, Oberkochen commence la fabrication de microscopes tandis que l’usine de Iéna se remet lentement de la ponction soviétique avant d’être nationalisée, contre son gré, en juin 1948.

Frères ennemis

A la fin des années 50, il existe donc deux entreprises qui opèrent sous le nom de Carl Zeiss et qui fabriquent à peu de choses près les mêmes produits. Une longue période de guérilla juridique commence autour de l’utilisation de la marque Zeiss qui ne trouve une issue qu’en 1971, en partie grâce à la nouvelle Ostpolitik de Willy Brandt. Un accord est signé à Londres entre les deux entreprises qui autorise l’entreprise d’Allemagne de l’Est à vendre ses produits sous la marque Carl Zeiss dans les pays du bloc de l’Est, tandis que l’entreprise d’Oberkochen était la seule à pouvoir utiliser la marque Carl Zeiss en Europe de l’Ouest et aux Etats-Unis. Le statut d’un certain nombre de pays restait cependant assez flou, comme le Japon, le Danemark, le Portugal, considérés comme des pays de « coexistence » des deux marques.

En 1989, 26 000 personnes travaillent pour Carl Zeiss Jena

A l’Est, Carl Zeiss est une entreprise phare pour le gouvernement. Elle se développe rapidement, construit des sites de production à Dresde. On lui demande de conduire des projets de recherche dans les nouvelles technologies, comme celui de produire industriellement une puce de 1 megabitt, qui se révélera un échec couteux. A Oberkochen, l’entreprise se développe, non sans difficultés. Mais les tailles ne sont plus comparables. En 1989, 26 000 personnes travaillent pour Carl Zeiss Jena, contre 5 000 à l’Ouest. Et en 1990, la question de la réunification des deux sociétés est posée. Ce sera un processus extrêmement complexe et long. Le premier contact « officiel » entre les deux directions eut lieu en janvier 1990, même si beaucoup de contacts informels avaient été renoués depuis 1989, entre membres de mêmes familles. Le rapprochement s’opère très lentement, non empreint d’une certaine méfiance. Mais le 29 mai 1990, les patrons de Zeiss et ceux de Schott (déménagé à Mayence en 1945) signent un accord dans la petite ville de Biebelried, en territoire neutre, à mi-chemin entre Iéna et Oberkochen, concrétisant leurs aspirations à fusionner au sein de la fondation Carl Zeiss.

Dans quelles conditions ? Carl Zeiss Jena est en devenue devenu la propriété de la Treuehand. La décision de conversion d’1 DM pour 1 mark de l’Est place les entreprises est-allemandes en état de catalepsie, avec des coûts salariaux énormes pour une productivité trois fois inférieure à celles de l’Ouest. Bref, les premiers mois de Carl Zeiss Jena au sein de l’Allemagne réunifiée sont dramatiques. Les effectifs fondent de moitié en quelques mois, le chiffre d’affaires s’effondre. Le 25 juin 1991, un accord signé à Berlin concrétise pourtant la fusion de Carl Zeiss Iéna (réduit à 2 800 salariés) et de Carl Zeiss Oberkochen. Les difficultés juridiques n’en sont pas terminées pour autant, notamment concernant la propriété des entités, contrôlées toutes les deux par deux fondations Carl Zeiss, l’une à Iéna, l’autre à Heidenheim.

Il faudra attendre la fin des années 90 pour qu’à force de restructurations et de réorganisations, Carl Zeiss forme à nouveau une entreprise intégrée et que la question de sa propriété soit résolue par la restructuration de la Fondation Carl Zeiss qui a délégué le contrôle de Zeiss et de Schott à des fondations « filiales ». Le groupe réalise aujourd’hui plus de 4 milliards d’euros de chiffre d’affaires et emploie plus de 24 000 personnes. Il opère dans six grands domaines d’activités dont les plus importantes sont les technologies de fabrication de composants électroniques, l’ophtalmologie, les technologies médicales et les microscopes, ces deux dernières divisions étant localisées à Iéna.

Le succès de la réunification

Peter Popp est aujourd’hui membre du directoire et directeur financier de Carl Zeiss Jena. Son bureau domine la vallée, la ville et l’usine Schott, en contrebas. Il est entré chez Zeiss en 1978, puis a rejoint Schott en 1985. Après un passage à Mayence, il est revenu à Iéna en 2002. Quelles leçons tire-t-il de la réunification de Carl Zeiss ? « Le plus difficile ce fut surtout sur le plan psychologique, le choc brutal à Iéna, les craintes à Oberkochen. La différence entre les deux entreprises était considérable, pas forcément dans la technique pure, mais dans les machines, les instruments, les process, l’organisation » dit-il. « Dans le verre, Schott à Iéna avait 15 ans de retard sur Mayence, quand à la productivité, elle était trois fois inférieure…En fait, en 1989, l’Allemagne de l’Ouest n’avait pas réellement besoin des capacités de production de l’Est » poursuit-il. Peut-on considérer la réunification comme un succès ? « Oui, c’est un succès, même s’il n’y avait guère d’autre alternative et si vous comparez la situation de l’ex-Allemagne de l’Est aujourd’hui par rapport aux autres pays de l’ancien bloc communiste, alors oui la réunification est un réel succès » conclut Peter Popp.

source : latribune.fr


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