Désillusions d’optique

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juin 9th, 2014

Category: Business

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Le gouvernement veut mettre en place des planchers et des plafonds de remboursements en optique pour les contrats d’assurance complémentaire santé. Il pense ainsi faire baisser le prix des lunettes croyant que les garanties excessives de certains contrats de santé sont la seule cause des dérives de ce marché. Quand on ne comprend pas les mécaniques de l’économie de marché, on se bat contre des mirages…

Le gouvernement a annoncé, il y a plusieurs mois, que les contrats responsables seraient modifiés par décret pour intégrer des limites hautes et basses pour les remboursements de certains postes comme l’optique ou les honoraires des médecins libéraux.

Que dit ce décret ? En fait, il n’est pas encore sorti officiellement, mais le gouvernement laisse fuiter quelques brouillons pour prendre la température du bouillon dans lequel il va se jeter.

Un bain bouillonnant qui se transformera vite en bain bouillant tant les opposants sont nombreux et surtout variés. À commencer par les opticiens et de leurs représentations syndicales, suivis de près par les fabricants de verres avec Essilor à leur tête, nombres de complémentaires santé à une encablure, à l’exception de la Mutualité française et enfin les plateformes de soins qui ferment la marche.

Chacun y va de ses arguments et pour diverses raisons. Par contre, l’objectif reste le même : « Ne venez surtout pas vous mêler de chose qui vous regarde si peu ! »

Le gouvernement ne connait que peu de choses sur la vision et les lunettes. Pour preuve, prenons l’exemple du paragraphe a) de l’article 1er du décret : un remboursement « Au minimum à 50 euros et au maximum à 450 euros par équipement à verres simples foyer dont la sphère est comprise entre -6,00 et +6,00 ou dont le cylindre est inférieur ou égal à + 4,00″.

Décryptons ce qui est écrit :

1) On parle ici de verres unifocaux.

2) Avoir une correction comprise entre -6,00 et +6,00 et un cylindre jusqu’à +4,00 représente au moins 80 % des personnes qui ont besoin de verres unifocaux.

3) Entre une personne ayant un défaut visuel de -0,25 par exemple et une personne ayant un défaut de -6,00 cylindres de +4,00, les 450 € de remboursements par équipement seront au-delà du suffisant dans le 1er cas et dans le second, la personne aura un reste à charge conséquent si elle souhaite prendre des verres sur mesure et amincis.

4) Le minimum de 50 € va faire disparaitre les offres à 29 € ou 39 € que l’on peut trouver sur le marché. Ses offres n’étaient pas beaucoup vendues, mais elles avaient le mérite d’exister et de permettre à n’importe qui de pouvoir s’acheter une paire de lunettes en unifocaux. Depuis quelques jours, une offre à 9,99 € (monture + 2 verres unifocaux) a vu le jour. Dommage pour les pauvres !

Prenons le paragraphe c : « Au minimum à 200 euros et au maximum à 700 euros par équipement à verres simple foyer dont la sphère est supérieure à -6,00 ou +6,00 ou dont le cylindre est supérieur à 4,00 et à verres multifocaux ou progressifs et pour le matériel pour amblyopie ; »

700 € pour les unifocaux dont la sphère est supérieure à -6,00 ou +6,00, mathématiquement, ce sont tous les verres dont la sphère est supérieure à -6,00 et comprend donc les verres du paragraphe a). Je pense que le gouvernement voulait dire « dont la sphère est inférieure à -6,00 ou supérieure à +6,00″. À force de faire compliquer, le risque est d’écrire des aberrations.

Pour le paragraphe d), nous avons : « Au minimum à 100 euros pour les frais de lentilles. » L’Assurance Maladie ne rembourse que très rarement les lentilles (uniquement pour 6 pathologies spécifiques) et maintenant, l’État oblige les complémentaires santé à rembourser 100 €. Pourquoi ? Au gouvernement, y aurait-il des personnes porteuses de lentilles ?

Le plus grotesque est sans commune mesure l’ »Observatoire des prix et de la prise en charge en optique médicale » qui résume à lui seul la France étatique. Nous allons dépenser de l’argent non pas pour mieux rembourser les lunettes, mais pour voir comment les prix évoluent. Avec la complexité et la pluralité de l’offre, le projet est voué à l’échec.

Je m’arrête là, las de ces impérities.

L’objectif du gouvernement est la baisse du prix des lunettes que Benoit Hamon avait chiffrée à 30 %.

Mais pourquoi faire baisser les prix quand vous avez des offres à 29 € pour les unifocaux et 89 € pour les progressifs en magasin ? Cela représente une dépense respectivement de 0,80 € et 2,50 € par mois pendant 3 ans. Je l’ai écrit, dit et répété : « Le low cost en optique s’est développé dans tous les pays où il existe sauf en France ! Le low cost s’est développé en France dans tous les secteurs où il existe sauf en optique ! » Il n’est quand même pas compliqué de comprendre que le low cost optique en France a un problème. Tant que le gouvernement n’ouvrira pas les yeux sur ce problème franco-français, ses remèdes ne seront que mirages.

Quand un assuré aura entre 50 et 450 € de garanties pour ses unifocaux, quel sera son intérêt à dépenser moins que sa garantie ? Cela me rappelle une publicité pour une voiture où la femme disait par rapport au prix annoncé : « On ne va quand même pas dépenser si peu ! » Tout est dit !

Que veut-on réellement ? Faire baisser le prix des lunettes ou faire baisser la dépense de chaque assuré en optique ? Je pense que le gouvernement ne le sait même pas, car il ne voit pas la différence. Dans les pays comme l’Espagne, l’Italie, le Royaume-Uni ou l’Allemagne, selon une étude (cf. tableau ci-dessous), la dépense d’optique par habitant est presque 2 à 3 fois supérieure en France que dans les 4 autres pays.

Cela signifie-t-il que les Espagnols, Italiens ou Allemands ont les mêmes lunettes avec les mêmes traitements 2 à 3 fois moins chers qu’en France ? Certainement pas ! Ils consomment 2 à 3 fois moins d’optique qu’en France. Et pourquoi donc ? Tout simplement, nos voisins doivent financer intégralement ou presque leurs lunettes. Ils sont donc plus regardants à la dépense. Ils se modèrent, voire se restreignent sur les marques et les niveaux de qualité, même s’il est probable qu’à produits identiques les prix soient moins chers chez eux.

Le cofinancement important des complémentaires santé lobotomise l’assuré

La tendance veut que celui qui paye soit plus responsable sur ce qu’il achète et se pose des questions comme « En ai-je réellement besoin ? » ou « Quelle est le meilleur rapport qualité/prix ? » ou bien encore « Quel montant suis-je prêt à dépenser pour mon confort ? » Des questions que la plupart des Français ne se posent plus puisque le cofinancement important des complémentaires santé lobotomise l’assuré. Là encore, il y a de nombreuses disparités entre les contrats « entrée de gamme » dont les garanties sont très faibles et les « restes à charge » élevés en optique, tout à l’inverse des contrats « hauts de gamme » où les garanties sont élevées et les « restes à charge » faibles ou nuls. Plus le reste à charge est faible et plus le renouvellement est fréquent.

Alors le gouvernement limite les garanties des contrats « haut de gamme » pour finalement pénaliser les pauvres et les personnes à fortes corrections.

Il existe de nombreuses façons de « responsabiliser » indissociablement les assureurs et les assurés.

Une 1re solution est d’imposer par exemple une franchise sur les lunettes. Un 1er exemple de franchise peut être de 20 % sur le montant du remboursement. Un remboursement de 200 € de la complémentaire santé obligerait l’assuré à payer 40 € de sa poche sur l’équipement.

L’IRDES propose dans ses études 5 types de contrats allant de A à E ; les contrats de type « A » appelés « entrée de gamme » et le type E étant les contrats « haut de gamme ». Une 2e idée serait de dire que les contrats de type A (pour les faibles revenus en général) auraient une franchise de 10 % du montant de la garantie et les contrats de types supérieurs auraient 5 points de plus par type en termes de franchise pour finir avec des contrats de type E à 30 %. Non seulement le poids serait pondéré au montant de la garantie, mais aussi proportionnel au pouvoir d’achat lié au type de contrat.

La franchise permet aux assurés de réfléchir à sa consommation, alors que la gratuité déresponsabilise l’acte d’achat. Comment faire attention à un produit qui ne coûte rien ? Une franchise qui est proportionnelle aux revenus permet non pas de renoncer, mais de responsabiliser le patient.

Il faut laisser de plus de marges de manœuvre aux complémentaires santé sous peine de les voir emprunter les chemins de traverse que sont les contrats non responsables. À être trop contraignant, le carcan des contrats responsable pourrait exploser sous l’aveuglement du gouvernement. Payer 7 points de plus en taxe et pouvoir faire ce que l’on veut comme par exemple mettre en place des franchises et des délais de carence sur tous les postes de soins, impossible aujourd’hui avec les contraintes des contrats responsables.

Les garanties optiques des contrats complémentaires santé sont sorties depuis longtemps du domaine de l’assurance. Comment expliquer des garanties optiques sur des contrats dits Sénior (60 ans et plus) alors que 100 % des assurés portent des lunettes ? Où est le risque ? Peut-on assurer une certitude ? Quand on porte des lunettes, c’est pour la vue, mais aussi pour la vie ! Où est le risque ? Les complémentaires santé distribuent donc bruyamment des chèques-cadeaux en optique qu’elles essayent ensuite de restreindre discrètement par leurs réseaux de soins.

Il faut redonner de la notion d’assurance aux garanties optiques

Une autre solution de responsabilisation serait d’exclure un certain nombre de défauts visuels du champ des garanties. C’est un bon moyen de retrouver les bases de l’assurance. 60 % de la population porte des lunettes et ce chiffre ne fait qu’augmenter depuis des années et la tendance n’est pas prête à s’inverser. 2 exemples de garanties pour diminuer ce pourcentage seraient d’exclure les défauts entre -2,00 et +2,00 ou les défauts dont la somme en valeur absolue de la sphère et du cylindre est inférieure ou égale à 4. Il existe une multitude de solutions, mais les complémentaires santé sont-elles prêtes à l’innovation responsable ?

Le système est vicié et le décret à venir du gouvernement n’est qu’un mirage aux lunettes qui n’arrangera absolument pas les défaillances du marché de l’optique.

Illusions et désillusions seront au menu de cette révision des contrats responsables…

@Oster100T

source : lesechos.fr


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