Le prix trop élevé des lunettes en France n’est pas une fatalité

By
novembre 9th, 2012

Category: Business

Le prix excessif de l’optique en France est, enfin, dans le viseur du gouvernement. La ministre de la Santé, Marisol Touraine, a tiré la sonnette d’alarme à plusieurs reprises : la facture optique des Français est trop élevée, les lunettes de vue sont un boulet pour le pouvoir d’achat. La ministre ajoute ainsi sa voix à un flux de critiques qui couve depuis plusieurs mois dans la presse, dans l’opinion – trois Français sur quatre estiment que les lunettes sont trop chères -et même chez certains acteurs du secteur, Alain Afflelou en tête, qui s’indignait récemment du prix moyen d’une paire de lunettes en France, « le plus élevé d’Europe », à près de 600 euros pour un équipement progressif.

Le diagnostic est irréfutable. Il suscite un concert de propositions (régulation du prix des lunettes, déremboursement de l’optique par la Sécurité sociale, ajustement de l’offre des mutuelles…) et autant de grincements de dents chez les acteurs concernés. Le remède est beaucoup plus simple qu’il n’y paraît : l’ouverture, saine, libre et régulée, à la concurrence. L’idée fait frémir les réseaux d’optique traditionnelle. A raison : l’arrivée de nouveaux entrants sur un marché jusqu’alors bien gardé pourrait mettre a u jour certaines pratiques peu avouables (optimisation de factures ou autres fraudes à la mutuelle) qui permettent aux boutiques de s’assurer des marges confortables. Peut-être est-ce ce qui motive certains fabricants de verres à refuser tout net, en toute illégalité commerciale, de vendre leurs produits aux opticiens du Net qui tentent de pénétrer le marché ?

Le déséquilibre concurrentiel du secteur est un fait bien établi. La ministre de la Santé l’affirmait récemment devant la Mutualité française : « Le secteur des opticiens est trop concentré. » Même constat en amont, côté producteurs de verres : le marché compte une petite poignée d’acteurs de dimension mondiale, dont un « particulièrement dominant » suivant les avis de l’Autorité de la concurrence rendus en 2009 et 2010. Les cinq premières chaînes d’opticiens réalisent environ 55 % du chiffre d’affaires du secteur, avec un pourcentage équivalent des points de vente. Des chiffres qui atteignent même 90 % si l’on ne retient que les 10 premières chaînes.

Voilà qui explique peut-être pourquoi le chiffre d’affaires moyen par client du secteur est d’environ 105 euros en France, contre 60 en Allemagne ou 84 au Royaume-Uni ; ou pourquoi la marge commerciale de nos opticiens avoisine les 60 %. Cette rentabilité exceptionnelle n’est probablement pas sans lien avec le fait que la France compte près de 11.000 points de vente au détail, pour 65 millions d’habitants, alors que les Etats-Unis n’en ont que 10.000 pour 315 millions d’habitants. Pour Etienne Caniard, président de la Mutualité, l’affaire est entendue : « On paie aujourd’hui les magasins, pas les lunettes. »

Nos voisins de l’OCDE ont réglé cette question depuis plusieurs années en confiant à la concurrence et à l’innovation le soin de rétablir l’équilibre des prix. En Allemagne, au Royaume-Uni ou outre-Atlantique, la vente de lunettes en ligne s’est largement banalisée, sous l’oeil confiant du régulateur : la loi entérine la pratique, les normes internationales ISO encadrent la qualité des produits. Conséquence imparable : les consommateurs ont vu fondre leurs factures. Au Canada, les lunettes sont trois fois moins chères sur Internet qu’en magasin ; en Grande-Bretagne, la même paire de lunettes est jusqu’à 73 % moins chère sur Internet. Le corps médical est clair : en ligne ou en boutique, les lunettes vendues sont de même qualité. Les Français auraient-ils des yeux différents de ceux des Allemands ?

En plus de la diminution des délais d’attente très élevés pour les consultations d’ophtalmologie, qui retardent l’équipement de ceux qui en ont besoin, il est urgent de faire baisser les prix : un tiers des Français affirmaient l’an passé avoir dû renoncer à une correction optique en raison de son coût. Avec une fracture sociale optique inacceptable : 55 % des personnes à bas revenus seulement sont équipées des lunettes qu’il leur faut, contre 71 % des plus aisés.

Une vraie concurrence sur le marché optique pourrait diviser la facture du consommateur par deux ou trois. Même si les prix ne baissaient que de 10 %, cela ferait déjà une économie collective d’un demi-milliard d’euros. Pourra-t-on se permettre longtemps, dans le contexte actuel, le luxe d’y renoncer ?

Par Olivier Babeau |

source : lesechos.fr

Olivier Babeau est professeur à l’université Paris-VIII


You must be logged in to post a comment.

%d blogueurs aiment cette page :