Lunettes chères, tous coupables

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juillet 1st, 2013

Category: Business

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En matière d’optique, les dépenses des Français explosent. Verriers, opticiens, mutuelles, pouvoirs publics… Qui sont les responsables de cette inflation?.

La guerre des lunettes rebondit. Depuis quelques mois, Marc Simoncini, le créateur du site Meetic qui se lance dans l’optique en ligne sans rencontrer le succès escompté, tempête sur le mode : « L’optique en France est la plus chère d’Europe. » Dans son viseur, les opticiens traditionnels et Essilor, le géant français des verres. Il y a trois semaines, Pascal Perri, consultant en stratégie, lui emboîtait le pas avec un petit ouvrage très sévère* dénonçant des prix opaques et un marché peu concurrentiel. Le propos a tellement agacé Philippe Peyrard, directeur général délégué du groupe Atol, qu’il a trouvé un artifice pour tuer le livre : « Ras-le-bol des attaques. Perri a utilisé un titre que j’avais déposé. Lorsque j’ai brandi la menace d’un procès, son éditeur a accepté de le retirer. » L’auteur, un féru d’économie tendance libérale, crie à « la censure ».

Les lunettes sont plus coûteuses en France

« Il faut réguler le prix des lunettes », exhortait la ministre de la Santé Marisol Touraine dans le JDD en octobre 2012. En avril, une étude de l’association UFC-Que choisir confirmait que les lunettes étaient plus chères en France qu’ailleurs en Europe. Des chiffres contestés via une étude du cabinet GFK commandée par les syndicats d’opticiens. « On oublie aussi que la TVA est plus élevée en France et que les Français sont équipés de verres de très bonne qualité », peste Alain Gerbel, président de la Fédération nationale des opticiens de France (FNOF). Reste que si la formation des prix est peu claire (coût des verres en particulier), la dépense d’optique par habitant est plus élevée en France qu’en Allemagne ou au Royaume-Uni. D’autres raisons pourraient expliquer ce particularisme hexagonal : Essilor et ses filiales commercialisent deux tiers des verres correcteurs vendus en France; le marché des montures est lui aussi faiblement concurrentiel (dominé par trois fabricants italiens), ce qui a alerté l’Autorité de la concurrence.

La confortable marge des opticiens

« Notre étude pointe clairement que les opticiens sont en partie à l’origine des surcoûts massifs payés par les consommateurs », commente Mathieu Escot, chargé de mission Santé pour l’association UFC-Que choisir. « Les opticiens orientent le choix de patients perdus dans un maquis d’offres assez opaques », abonde Étienne Caniard, le président de la Fédération nationale de la mutualité française (FNMF). Première raison avancée de ce surcoût : les marges brutes élevées pratiquées par les opticiens. « Nos marges nettes sont faibles », répond Christian Roméas, patron du syndicat Synope. Une contre-attaque qui agace l’essayiste Pascal Perri : « Il suffit de se donner un salaire élevé pour faire baisser sa marge nette. »

Deuxième raison, selon Que choisir, l’inflation du nombre de boutiques (+ 47% depuis 2000). « La concurrence fait baisser les prix « , fulmine le responsable syndical Alain Gerbel. Étienne Caniard balaie cet argument : « Aujourd’hui, les Français n’achètent pas seulement des lunettes, ils remboursent des magasins. » Troisième facteur d’inflation identifié par l’association de consommateurs : les dépenses de pub et de marketing très élevées dans ce secteur. « Cela représente 60 euros par paire vendue. La deuxième paire soi-disant gratuite plombe la facture globale », note Mathieu Escot.

Des patients naïfs et fraudeurs

Le consultant Pascal Perri juge « le consommateur naïf ». « Le gratuit ça n’existe pas. Mais nous sommes à la frontière du médical et de l’esthétique, et les gens l’oublient. » Est-ce pour cette raison que d’honnêtes Français se transforment en fraudeurs, ravis d’obtenir une paire « gratuite » de solaires en trichant avec la complicité des opticiens jusqu’à atteindre le montant maximal remboursé par leur mutuelle? « Ces pratiques anormales ont explosé depuis l’augmentation des points de vente », relève Étienne Caniard.

Les mutuelles entretiennent l’inflation

Sur la sellette, les opticiens se rebiffent : « Les mutuelles ont solvabilisé le système en utilisant les lunettes comme un produit d’appel et les gens ne se sont pas aperçu de l’augmentation des cotisations », rappelle le syndicaliste Christian Roméas. Même amertume chez son confrère Alain Gerbel : « Certains assurés – notamment ceux qui ont des contrats individuels – sont très mal remboursés par leurs complémentaires. »

« L’optique est un produit d’appel idéal dans un contexte de concurrence féroce entre complémentaires. Nous avons entretenu le phénomène inflationniste », reconnaît le patron de la Mutualité. Mais, face au dérapage des dépenses, Étienne Caniard est formel : « Les mutuelles ont dit stop et poussent les pouvoirs publics à réguler » :  » Il faut favoriser fiscalement de vrais contrats responsables dans lequel les frais d’optique sont plafonnés. »

La Sécu s’est désengagée

Opticiens et mutuelles s’accordent pour fustiger le désengagement des pouvoirs publics. « La Sécurité sociale rembourse très peu, nous finançons deux tiers des dépenses d’optique. On régule d’autant mieux qu’on paie la dépense », souligne Étienne Caniard qui plaide pour la multiplication des réseaux de soin mutualistes. « On nous traite de fraudeurs sans rien faire pour réprimer les fraudes », argue Christian Roméas. « L’État a laissé s’ouvrir trop d’écoles d’opticiens, trop de jeunes professionnels envahir le marché », tance un médecin. Le syndicaliste Alain Gerbel a une idée simple, plutôt surprenante à l’heure de la maîtrise des dépenses de santé : « ll suffit que la Sécu se décide à mieux rembourser les lunettes. »

* Rien que pour vos yeux. Anne Carrière éditions.

Anne-Laure Barret – Le Journal du Dimanche

 


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