Mes yeux, mes lunettes et moi : Récit d’une résurrection oculaire et narcissique

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septembre 3rd, 2012

Category: Lunettes, santé

être bien. Journaliste à Psychologies magazine, Violaine n’a jamais aimé porter des lunettes. Jusqu’à ce qu’elle n’ait plus le choix. Il lui a fallu réconcilier son image de soi avec cet accessoire. Récit d’une résurrection oculaire et narcissique.

Mon rapport aux lunettes a commencé très tôt, enfant. « Myope », a dit l’ophtalmo. Si mes souvenirs sont justes, j’étais plutôt fière de ce diagnostic. Je voyais la myopie comme une forme de distinction. Et puis, elle signait un peu un statut d’intello (de 8 ans…) : peut-être étais-je devenue myope à force d’avoir beaucoup lu. « Surtout sous tes draps avec une lampe de poche », ajoutait ma mère, me signalant au passage qu’elle n’avait jamais été dupe. Ce matin-là, je suis donc entrée dans la cour de l’école avec une jolie paire de lunettes flambant neuves… et tous les élèves de ma classe de CM1 se sont mis à faire la ronde autour de moi en chantant : « Gelly a quatre z’yeux, Gelly a quatre z’yeux. » Et puis, il y a eu la voisine de ma grand-mère, madame Morizet, qui, fort gentiment, a dit du bien de ma nouvelle parure. Tout en concluant par : « C’est quand même dommage, parce que cette petite, elle n’a que ses yeux pour elle. » Bref, entre les lunettes et moi, ça a été fichu de très bonne heure. Plus tard sont venues l’adolescence et les formes improbables – mouche, papillon, à la monture jaune et violette par exemple. Et ce garçon fort charmant s’approchant pour me glisser à l’oreille : « Fille à lunettes, fille à… » (je vous épargne la suite). Aujourd’hui, quand je feuillette un album de famille, j’ai envie de déchirer toutes les photos où je ne me vois que comme une binoclarde mal dans sa peau. Les lentilles de contact sont donc arrivées comme une libération dans ma vie de jeune fille. J’avais quitté mes parents et abandonné les verres : la vie me tendait les bras. Cela a duré trente ans. Jusqu’au moment où j’ai réalisé que c’était de près que je ne voyais plus rien… À la myopie d’origine s’était ajoutée, en douce, la presbytie. Je suis devenue un danger public à ne plus voir correctement ni de loin ni de près. Le jour où, perdue en voiture, je me suis rendu compte que je n’arrivais plus à lire les panneaux routiers, ni à déchiffrer une carte pour savoir où j’étais, j’ai réalisé qu’il était temps de cesser de faire semblant. Après des tentatives non fructueuses d’évitement (demi-lunes sur le bout du nez ou lentilles progressives…), j’ai dû me rendre à l’évidence : je devenais vieille et j’allais redevenir moche. La dépression me guettait. Je feuilletais les magazines féminins : pas de stars parées de cet accessoire. Pire, dans une interview de l’actrice Louise Bourgoin, j’ai lu que, pour enlaidir son personnage dans un film, elle avait demandé à porter des lunettes… Et ne parlons pas des publicités des opticiens : je n’étais pas tout à fait prête à m’identifier à Adriana Karembeu. Travaillant là où vous savez, j’ai donc décidé de prendre le taureau par les cornes. Pas besoin d’aller voir un psy : je cerne très bien mes traumatismes d’enfance (lire plus haut). Je décide donc de consulter mes amis de la profession. « Pourquoi te places-tu toujours dans une situation dramatique, du style « plus jamais » ? me demande l’un d’eux. Pourquoi au lieu de te dire « plus jamais les lentilles », tu ne dirais pas : « Chouette, je vais pouvoir alterner les lunettes et les lentilles ? » » Et comme l’ami psy garde toujours l’esprit pratique, il me rappelle fort justement que « tout est une question d’image de toimême et de celle que tu veux offrir aux autres. Tu veux avoir l’air de quoi : d’une sérieuse, d’une gamine, d’une fofolle ? ». Et si, moi, je veux tout ? Sage le matin, rebelle le soir ? « Je me fiche de « l’image de moi » que je donne, je veux juste être raccord entre moi et moi. » Réponse de mon interlocuteur : « Si tu attends tout ça d’une simple paire de lunettes, tu n’es pas rendue. » Je prends rendez-vous chez un très chic fabricant et marchand de lunettes de la capitale, celui de Sacha Guitry ou de Georges Mandel. Depuis 1922, ils conseillent leurs clients, ils vont sans doute pouvoir faire quelque chose pour moi. Jean-Manuel Finot, son directeur – qui, lui, n’est pas là depuis 1922 -, m’explique comment il jauge un visage : l’accord avec la ligne de sourcils, les traits, la couleur des cheveux. Mais également l’intention cachée : « Il ne faut jamais oublier que 80 % des messages passent par notre regard. Certains vont choisir des lunettes très présentes, comme s’ils portaient un masque. D’autres des montures bijoux pour attirer l’attention sur eux. Tout doit être pris en compte. » Oui, mais s’il devait me donner un seul critère à retenir pour me guider dans la jungle des binoclardes ? « Le confort, me répond-t-il. Ne jamais oublier que les yeux sont une excroissance de notre cerveau. Tout ce que nous faisons pour eux, nous le faisons pour lui. Et a fortiori, tout ce qui fait du mal à nos yeux – fatigue, tension, manque de soin… – se répercute sur notre cerveau. » Nantie de ce nouveau vade-mecum, je pars en goguette chez des opticiens avec trois amies de bon goût et de bon conseil. J’essaie une cinquantaine de paires. Trop ceci, pas assez cela… Je suis encore plus larguée qu’avant. Je finis au bord des larmes chez mon opticienne de banlieue, celle qui me vend des lentilles de contact depuis la nuit des temps. Elle : « Quel est votre rêve de lunettes ? » Moi (de mauvaise foi) : « De ne pas en porter. » Elle (patiente) : « Mais encore ? » Moi : « Un modèle qu’on ne voit pas. » Elle se lève, se dirige vers un présentoir et revient avec des lunettes dites percées, c’est-à-dire sans monture apparente, qu’elle me pose sur le nez : « Et là, ça donne quoi ? » Aucun poids, aucune barrière à mon regard. Je suis (presque) totalement séduite. Me revient cette anecdote de mon amie Isabelle, me racontant sa quête : « J’ai commencé par des percées qui ne se voyaient pas. La paire suivante, j’ai accepté une ligne de monture en haut, sur les sourcils. Puis, à la suivante, une ligne en haut et une ligne en bas. Et enfin j’ai osé la vraie monture en écaille. Ça m’a pris dix ans. » Avec le recul, cet éloge de la patience et du détachement m’a rassérénée. Ce n’est plus me forcer à porter des lunettes qui importe désormais. Mais apprendre, sans contrainte et en prenant tout mon temps, à m’aimer avec. Autrement plus enthousiasmant.

Violaine Gelly


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