Optique : un pavé dans la mare des rentes ?

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avril 3rd, 2013

Category: Business

Le secteur de l’optique bruisse ces derniers jours de débats intenses. La récente publication de l’étude économique que nous avons réalisée sur le marché n’est pas étrangère à cette effervescence (1). Ce travail de recherche, fondé sur un article inédit (2), contribue à éclairer dans la mesure du possible le fonctionnement d’un secteur jusqu’alors largement ignoré par l’analyse économique. Les économistes que nous sommes se sont intéressés à la structure du marché du seul point de vue scientifique, mettant à jour un certain nombre de doutes quant à son fonctionnement concurrentiel.

Le versant « réel », concret, de cette analyse appartient au quotidien du consommateur : le prix des lunettes est un enjeu tangible pour les six Français sur dix qui en portent. 75% d’entre eux les trouvent trop chères. En dépit d’une illusion largement partagée, c’est bien le client et lui seul qui paie in fine l’intégralité du prix de ses lunettes: indirectement, quand il cotise à la Sécurité sociale et auprès de sa mutuelle ; directement, quand il assume un reste à charge. Alors que le pouvoir d’achat des Français a reculé pour la première fois depuis 1984 de 0,4 % en 2012, ce n’est pas anodin.

Restons-en pour l’heure aux modélisations économiques : les différentes hypothèses d’ouverture du marché que nous avons établies indiquent que les prix pourraient être sensiblement plus bas. En comparaison avec les principaux Etats de l’Union européenne, le marché français apparaît surévalué d’environ 1,5 milliards d’euros en moyenne. Des différences existent bien sûr entre ces pays, mais elles sont marginales : par exemple, les Français portent plus de verres progressifs que les Italiens (16% de plus environ ) ; mais même s’ils en portaient autant, le chiffre d’affaires du secteur ne serait inférieur que de 300 millions d’euros, ce qui dégonflerait peu un marché estimé à 5,7 milliards d’euros. La rentabilité exceptionnelle du marché français ne s’explique donc pas par ce type d’éléments structurels.

L’analyse révèle en revanche une série de blocages, de l’amont (les fournisseurs de verres et de montures) à l’aval (la distribution de lunettes par les opticiens aux consommateurs). Au stade de la production de verres, un acteur est dominant et pourrait être incité, suivant un mécanisme dit de « forclusion », à limiter l’entrée de nouveaux entrants à l’aval qui « casseraient » les prix et réduiraient ses profits. La production de montures n’est pas davantage concurrentielle : deux acteurs dominants se partagent le marché. Dès l’amont, donc, le fonctionnement du marché semble sous-optimal, avec pour conséquence le maintien de prix artificiellement élevés.

A l’aval, plusieurs indices vont dans le même sens. Le secteur de la distribution est très concentré : cinq groupes réalisent près des trois quarts du chiffre d’affaires. Le nombre de points de vente d’optique croît de façon soutenue : il y en avait 7700 en 2000, contre plus de 11000 aujourd’hui. En Grande Bretagne, pour une population équivalente, il y en a 5000 de moins. Autre élément à charge : l’opacité totale du prix des lunettes. En magasin, il est tout simplement impossible pour le client de comprendre combien coûtent les paires de lunettes. Last, but not least, certaines pratiques de fraudes, comme l’optimisation de facture, ont déjà été sanctionnées par la justice.

Ce sont ces « frictions » anti-concurrentielles en elles-mêmes qui intéressent l’analyse économique. Mais au final, sur le terrain, ces verrouillages ont des effets très concrets pour le consommateur : faute de choix, il ne peut que souscrire aux prix élevés proposés en boutiques. Bien d’autres secteurs connaissent ou ont connu des problématiques similaires, comme récemment la téléphonie avec la célèbre entrée en lice de Free qui a fait fondre les forfaits mobiles. Pour l’optique, l’économiste interroge de la même manière l’horizon des nouveaux entrants, leur capacité d’entreprendre, leur liberté d’innovation et leur éventuelle contribution à la baisse des prix pour le consommateur. L’optique en ligne, qui se banalise à l’étranger (en Allemagne notamment, sans toutefois dépasser jamais 10 % du marché total, dans le cas des Etats-Unis) mais peine encore à pénétrer le marché français, est une piste.

Il n’est pas du ressort de l’économiste que de comparer la qualité des services proposés par les uns ou les autres. Il notera simplement que les opticiens travaillant pour des sites sont soumis aux mêmes contraintes légales que leurs confrères en boutiques (en termes de certification des verres, de normes de montage ou encore du diplôme d’Etat requis pour exercer). Il rappellera que les prix plus bas en ligne sont liés à la diminution des coûts fixes spécifique au modèle du e-commerce. Il remarquera enfin que l’ouverture d’un nouveau segment de marché on-line n’est pas exclusif de la permanence et du développement d’un réseau « brik and mortar » qui se différencie par la singularité de son conseil ou la gamme de ses prestations.

Pour ses auteurs, cette étude a été un travail de recherche scientifique passionnant ; pour ses lecteurs, elle pourra être, nous l’espérons, une contribution au débat public. Mais il n’appartient qu’aux autorités compétentes, dont l’Autorité de la concurrence, d’en tirer les conséquences qu’elles jugeront nécessaires pour la réalité du citoyen-consommateur.

David Martimort, diplômé de l’Université de Toulouse 1, ingénieur de l’Ecole Polytechnique et Professeur Agrégé des Universités, est Directeur d’Etudes à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et Professeur à l’Ecole d’Économie de Paris. Jérôme Pouyet, diplômé de l’Université de Toulouse 1, a enseigné à l’Ecole Polytechnique, est chargé de recherche 1ère classe au CNRS et Professeur à l’Ecole d’Economie de Paris. Auteurs de « L’optique en France, étude économique » (Altermind pour Sensee, 2012), et « Downstream foreclosure in vertically differentiated markets », 2012, à paraître.

(1) L’optique en France, étude économique, David Martimort, Jérôme Pouyet/Altermind pour Sensee 2012.

(2) Martimort, Pouyet, Downstream foreclosure in vertically differentiated markets, 2012, à paraître.

source : latribune.fr


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