Pourquoi l’optique doit s’ouvrir à la concurrence

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avril 16th, 2013

Category: Business

LE CERCLE. par David Martimort et Jérôme Pouyet – Le marché de l’optique en France est incroyablement dynamique. Estimé à 5,7 milliards d’euros en 2011, il ne cesse de croître. Dans un contexte post-crise terne, cette belle santé a de quoi intriguer l’économiste.

D’où l’optique française tient-elle sa forme ? Performances naturelles ou résultats « dopés » ? C’est le rôle de l’expert que d’y regarder de plus près. A ce jour, l’analyse économique s’était encore peu intéressée au marché de l’optique en France. Il nous a semblé important de combler cette lacune, tout du moins d’y contribuer dans la mesure du possible, par une étude approfondie (à la demande l’opticien en ligne Sensee, NDLR) s’appuyant sur un article scientifique inédit.

Près de six Français sur dix portent des lunettes. Trois quarts d’entre eux estiment qu’elles sont vendues à des prix déraisonnables. Ils n’ont pas tort : elles sont effectivement parmi les plus chères d’Europe. Pour quelle raison ? Le diagnostic est malheureusement simple, mais radical : le secteur de l’optique pourrait bien souffrir de sérieux dysfonctionnements concurrentiels.

Regardons l’ensemble de la chaîne de production du secteur : la branche amont, spécialement la fabrication de verres, est particulièrement concentrée. Or, dans le cas d’un secteur caractérisé au stade de la production par un acteur dominant, et dans lequel les intrants (ici les verres) sont indispensables à la distribution des produits finis aux consommateurs (les lunettes), l’analyse économique montre que le producteur dominant n’a aucun intérêt à ce que les prix au détail baissent. En effet, fort de sa position, il peut, avec une « bonne » stratégie, faire remonter les profits jusqu’à lui. Sur le terrain, le producteur dominant peut refuser de fournir d’éventuels nouveaux entrants, comme des distributeurs sur Internet qui cassent les prix (en sciences économiques, ce mécanisme s’appelle la « forclusion ») ; il peut aussi, pour verrouiller la concurrence, poursuivre une intégration verticale ou encore multiplier les innovations pour saturer le secteur.

Hasard ou nécessité ? Ce modèle théorique « colle » étonnamment bien à la réalité du marché de l’optique. En amont, Essilor, ultra-dominant sur le marché français et incontournable au niveau mondial, consolide son intégration verticale et la différenciation de ses produits ; en « off », les nouveaux entrants se plaindraient de pratiques commerciales de la part du producteur qui les défavoriseraient. En aval, moins d’une dizaine de groupes concentrent l’essentiel de la distribution au détail. Le nouveau canal de distribution en ligne, dynamique en Allemagne, en Suède, outre-Manche et outre-Atlantique, ne parvient pas à prendre son essor en France. Le rôle tiers du système de santé et des complémentaires vient encore obscurcir la lecture des intérêts en jeu pour le consommateur, en « neutralisant » le coût réel de son achat.

L’hypothèse scientifique est corroborée sur le terrain par un faisceau d’indices : en Allemagne, les producteurs de verres ont été condamnés pour pratiques d’entente illégale ; en France, l’Autorité de la concurrence s’est saisie du sujet ; le nombre particulièrement élevé de distributeurs en France par rapport à ses voisins européens est aussi un signe de rentes « supra-concurrentielles » ; les prix à la vente sont d’une opacité redoutable ; les reportages dénonçant les « optimisations de factures » et « fraudes à la mutuelle » au comptoir des opticiens vont bon train… mais ce n’est plus là affaire d’analyse économique, sinon de conscience citoyenne.

La science se bornera à des calculs objectifs : si le chiffre d’affaires par habitant était identique en France à ce qu’il est en Allemagne, en Espagne, au Royaume-Uni ou en Italie, le marché français aurait dû être inférieur de 1,5 milliard d’euros en moyenne à ce qu’il a été en 2007. Où sont passés ces milliards ? Peut-on en faire l’économie alors que les comptes publics et les budgets des ménages sont au plus serré ? Peut-on continuer à payer des biens très largement au-dessus de leur valeur au profit de quelques-uns et au détriment du pouvoir d’achat ? Au régulateur, au citoyen, au consommateur d’en juger. L’expert, pour aujourd’hui, s’en tiendra au constat.

source : lecercle.lesechos.fr


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